Télérama
29
mars 2002
L'internationale publiphobe
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Les premiers avoir lancé les hostilités, les pionniers d' Adbusters, sont maintenant célèbres : l'humour au vitriol de ces anciens écolos canadiens, passés maîtres dans l'art du détournement hilarant de logo publicitaire, a fait des émules. A Melbourne, les gens de Clean Surface s'inspirent de la culture soixante-huitarde du graffiti pour ridiculiser pubs et logos qui nuisent à la poésie urbaine. A Londres, les Musulmans contre la publicité préconisent le grand nettoyage : " vous avez besoin d'oublier les 3000 messages publicitaires que vous ingérez chaque jour ? Peignez-les ! " | |
Aux
Etats-Unis, alors que les 23 branches de Scenic combattent
sans relâche la " dégradation des paysages américains par les panneaux
d'affichage ", les antinucléaires du Nouveau-Mexique détournent " façon
apocalypse ", à grand coup de champignon explosif, la communication gouvernementale
sur l'énergie. Et de Seattle à Tokyo, on ne compte plus les associations qui focalisent leurs activités sur la lutte contre l'homophobie, le sexisme, le racisme via les messages publicitaires… La pub est partout, mais la résistance contre la " colonisation capitaliste et organisée de l'espace public ", selon l'expression de Naomi Klein, s'organise. Et la France n'est pas le dernier pays où l'on réagit. Résistance à l'agression publicitaire, Casseurs de pub, Paysages de France… Tous luttent contre le système " totalitaire publiarchique ", souvent avec humour. Les casseurs de pub laissent ainsi libre cours à leur inspiration débordante dans leur magazine, La Revue de l'Environnement mental. Et si leurs détournements sont aussi efficaces, c'est avant tout parce qu'il ont décortiqué sans pitié le langage publicitaire : ne comptent-ils pas dans leurs rangs d'anciens " pubards "… Le mouvement est maintenant rodé et les actions diversifiées : rentrée sans marque, puisque les enfants ne sont guère que des porte-logos, semaine sans télé, journée sans achat (24 novembre) ou sans voiture et, c'est nouveau, barbouillage d'affiches, pour " faire le ménage dans le paysage ". L'idée est simple : il suffit d'une personne munie d'un bon marqueur et d'une échelle, quelques témoins autour et on barbouille. Rien à voir avec du vandalisme urbain : l'action se déroule en plein jour, parce qu'on est dans son bon droit : selon l'association Paysages de France, qui lutte contre la pollution visuelle en harcelant mairies et tribunaux, un panneau publicitaire sur deux est aujourd'hui illégal en France. |
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" Le jour viendra certainement, raconte un militant, où je pourrai décoller l'autocollant " pas de pub " de ma boîte aux lettres, mettre à la poubelle le logiciel antipub de mon ordi, et sortir dans le métro sans mon marqueur. " On peut rêver. Guillaume Fontaine |
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Le
nouvel Observateur 12
avril 2002
Passionnés, engagés, dérangeants,
les militants du troisième type
L'homme est austère, comme son appartement, un trois-pièces modeste situé à Boulogne, dans la banlieue parisienne. Pantalon de flanelle, savates, lunettes sombres, il parle d'un ton calme et posé. C'est lui, le grand croisé de la révolte antipub, le barjo qui bataille des années devant les tribunaux pour faire enlever un panneau au fin fond de la France, et barbouille, en tenue commando, des affiches dans tout Paris? Hé oui, c'est lui, Yvan Gradis. Il se dit même "illuminé", très précisément depuis le 11 octobre 1981. Ce jour-là, il s'est arrêté net devant une publicité du métro londonien: "J'ai pris conscience du gigantisme de l'agression publicitaire." Le jeune bourgeois qui se destine à devenir prof de lettres commence alors à éteindre systématiquement son téléviseur durant la réclame, arrache les publicités des magazines. Les parents s'inquiètent, les copains se moquent. Il prêche dans le désert, avec la certitude d'"être dans le vrai". "Tout le monde souffre de cette pollution, un jour les gens se réveilleront." Sa rencontre, en 1987, avec l'Anadet, une association qui milite pour la suppression de la publicité à la télévision, est déterminante. Il y trouve là une famille, un public, fonde deux ans plus tard "le Publiphobe", lettre d'information bimestrielle, puis en 1992 le RAP (Résistance à l'Agression publicitaire), qui compte aujourd'hui près de 1000 adhérents et des soutiens illustres comme Hubert Reeves, Edgar Morin, Frédéric Beigbeder ou Alain Finkielkraut. Résister, en renvoyant les prospectus publicitaires, en tentant de faire appliquer à la lettre la loi de 1979 sur l'affichage, en barbouillant les panneaux qui détruisent le paysage. "C'est une goutte d'eau dans un océan, reconnaît Yvan Gradis. Mais avec une seule bougie on éclaire l'obscurité." RAP, 53 rue Jean-Moulin, 94300 Vincennes, 01-43-28-39-21; www.antipub.net/rap/assoce.htm
L'express
13 décembre 2001
Le barbouilleur de pub
Yvan Gradis s'est fait une spécialité du détournement de panneaux d'affichage. Ses happenings sont très suivis
Yvan Gradis a
eu la révélation dans le métro de Londres. "J'ai
ressenti quelque chose de doux et de brutal à la fois, et j'ai eu une
illumination sur le fonctionnement du monde moderne." Ce jour-là,
Gradis découvre sa mission sur terre: "Je suis devenu publiphobe
le 11 octobre 1981, déclare-t-il solennellement, en regardant
les pubs dans le tube." Ce correcteur de 43 ans est ainsi devenu
le fer de lance du mouvement antipublicité, sorte de Jean d'Arc
guerroyant pour bouter les afficheurs hors du royaume. Gradis se contente
d'abord d'un travail de bénédictin: il rédige
Le Publiphobe, une lettre bimestrielle, fonde le mouvement RAP
(Résistance à l'agression publicitaire), qui compte aujourd'hui
750 personnes, et, surtout, s'emploie à traquer les panneaux
publicitaires illégaux. "J'en ai fait tomber une bonne
centaine sur les 400 que j'ai dénoncés", triomphe-
t-il. Pourtant, Gradis ne veut pas en rester là. "Nous voulons
faire comprendre à la population que la publicité est une pollution,
comme celle de l'eau ou de l'air", explique-t-il. Une pollution lourde:
on estime que nous sommes bombardés, chaque jour, de 4 000 messages
commerciaux. Il décide alors, en janvier 2001, de passer au barbouillage.
Muni d'une bombe à peinture, il s'en prend directement aux panneaux
publicitaires. Au fil des mois, son commando s'est
étoffé. Ses actions sont devenues des happenings mondains.
Ainsi, Frédéric Beigbeder, l'auteur de 99 F, entré
dans la postérité publicitaire pour avoir conçu la campagne
du soutien-gorge Wonderbra, participait au dernier gribouillage, le 25
novembre, à Paris, chemise Prada au vent. Edgar Morin, Michel
Serres, Hubert Reeves et Alain Finkielkraut font partie, eux aussi, du
comité de soutien.
Depuis la première action de Gradis, le climat a changé. D'autres
groupes, comme Casseurs de pub, se sont créés. Naomi Klein,
auteur de No Logo (Actes Sud), et José Bové ont contribué
au travail de sape. Prochaine étape: obtenir la refonte
de la loi de 1979 sur l'affichage. Gradis commence à y croire.
Le nouveau ministre de l'Environnement, Yves Cochet, a accepté
de le recevoir. Dominique Voynet, elle, n'avait jamais voulu s'afficher
avec lui.
Jean-Sébastien Stehli www.antipub.net
Le
Monde 24 novembre 2001
La critique de la société de consommation
est de retour
"Casseurs de Pub" délivre une critique ravageuse et drôle de la publicité, de la croissance, de l'automobile, à l'occasion de la Journée sans achat
ON SE DEMANDAIT
où ils étaient passés. Dans les grottes, avec Ben Laden
? Au cimetière des idées mortes, à côté
de la planification socialiste ? Avec les yuppies, comme ces anciens maoïstes
devenus adorateurs de la Bourse ? On ne sait. Peut-être méditaient-ils
en observant le vol des grues cendrées. En tous cas, les voilà
de retour, et en pleine forme : les contempteurs de l'idéologie de
la croissance se livrent dans Casseurs de pub, la revue de l'environnement
mental à un massacre en règle de quelques-unes des icônes
de la société contemporaine. Lancée par des publicitaires
touchés par la grâce et s'inspirant de la revue américaine
critique Adbusters, Casseurs de Pub vise d'abord la publicité.
Conditionnement généralisé des individus, elle est, selon
le revue, à la base d'un " processus qui les amène à
acheter ce dont ils n'ont pas besoin. La première étape est
de convaincre les gens qu'ils sont malheureux afin qu'ils désirent
améliorer leur sort, puis d'apporter un objet ou un service pour remplir
ce triste vide ". Elle est omniprésente, incessante, lancinante,
et de nous rappeler qu'en des temps anciens - 1968 -, la publicité
n'existait pas à la télévision, puis qu'elle resta interdite
les dimanches et jours fériés.
Aujourd'hui, bien sûr, la télévision n'est plus qu'un
long message publicitaire. Mais, de toute façon, Casseurs de Pub
nous invite à nous passer de télévision : car la
cible de ces iconoclastes n'est pas seulement la publicité, mais plus
largement la société de consommation dont elle est l'instrument
de promotion. " Notre culture de consommation engendre un pillage : 20%
de la population consomme 80% des ressources planétaires. Notre culture
de la consommation est tragique. Nous risquons d'avoir épuisé
la majeure partie des ressources de la planète avant 2050. " La
revue s'attaque ainsi à l'idée de la croissance indéfinie,
dénonçant les économistes, " lézards venus
de la nébuleuse CAC 40 ", EDF, qui " empoisonne la Terre
" avec les déchets nucléaires et la radioactivité,
l'automobile, instrument d'un " mode de vie à l'origine de la
majeure partie de la crise environnementale ".
RETROUVER
UN SENS A LA VIE
Tout cela risquerait de tomber dans le prêchi-prêcha si la revue
n'usait pas d'un visuel drôle et surprenant, à base de détournements
de publicités, de bandes dessinées sarcastiques et de jeux distrayants
(le découpage " faire soi-même sa propre voiture "
vaut son pesant de cacahuètes). La revue est publiée le 24 novembre,
décrété Journée sans achat : l'idée est
d'inciter le public occidental à s'abstenir, de ne rien acheter, pendant
vingt-quatre heures. Il s'agit de retrouver un sens à la vie - non
pas " la vie c'est Auchan ", mais " vivre simplement pour que
simplement les autres puissent vivre ", selon le beau mot de Gandhi.
" L'ironie, note un auteur de Casseurs de Pub, est que la religion risque
d'être la dernière ligne de défense contre cet impérialisme
qui se proclame culture. La journée sans achat st la redite d'un vieux
rituel religieux : le " sabbat ". Voilà quelques milliers
d'années, les pères fondateurs du judaïsme (repris par
les chrétiens) décidèrent d'une halte hebdomadaire de
la consommation et de la production. " La manifestation, encore confidentielle,
s'inscrit dans un mouvement international, et témoigne d'un renouveau
de la croissance.
Des intellectuels comme Wolgang Sachs n'hésitent plus à remettre
en cause le concept même de développement (le monde du 27 juin
2000), le refus d'une technologie sans logique s'affirme nettement, comme
le rappelle par exemple la dernière livraison de L'Ecologiste (n°5),
un important colloque aura lieu en mars à l'Unesco à Paris sur
le thème " Défaire le développement, refaire le
monde ". HERVE KEMPF
Casseurs de pub, Dossier annuel, novembre 2001, en kiosque, 68 p., 25 F ? 3.80 Euros. www.antipub.net
LEMONDE
23 novembre 2001
Pourquoi "Marie S. adore quand ça vibre"
Machiste,
sexiste, la publicité française ? Courant 2000 et début
2001, le débat a fait couler beaucoup d'encre. Dans le collimateur : les publicitaires, souvent jugés sans scrupules, toujours prêts à déshabiller une femme ou à salir son image pour vendre n'importe quoi, une voiture, de la crème fraîche, du pain Pour contrer les débordements des publicitaires, Les Chiennes de garde ( association antisexiste) veillent. Elles surfent sur ce débat soudainement médiatique et dénoncent à tour de bras les "dérapages" des communicants. |
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L'été passe, les courants changent. Eram lance une nouvelle campagne clin d'il et affiche sur les murs les photos d'un homme, d'une chaise et d'une autruche portant des chaussures féminines avec ce slogan : "Aucun corps de femme n'a été exploité dans cette publicité" Selon le directeur de cette campagne, "la publicité est un propos frivole par essence. S'il y a polémique, ce n'est pas à nous d'interférer. Nous ne faisons que récupérer". "C'était un débat à la mode et nous nous en somme moqués. Les campagnes Eram ont toujours un ton un peu irrévérencieux pour les fashion-victims", explique Benoit Devarrieux, cofondateur de l'agence Devarrieux-Villaret. |
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Après un automne plutôt calme sur le front de la publicité sexiste, le constructeur de téléphone français Sagem repart à l'offensive. Une nouvelle campagne de publicité diffusée dans la presse et à la télévision met en scène plusieurs déesses sculpturales et quelques hommes pour faire bonne mesure, les yeux cachés par quelques slogans évocateurs : "Marie S. adore quand ça vibre", "Abigaël W. en change quand elle ne les aime plus", "Karina T. joue avec le sien plusieurs fois par jour" | ||
Isabelle
Alonso, présidente des Chiennes de garde, enrage : "J'avoue
que ça dépasse mes capacités d'entendement. J'essaie
d'imaginer le cerveau des "créatifs".
A quoi cela peut-il bien ressembler ? Un magma
où surnagent, comme dans un potage périmé,
des concepts fondamentaux : montrer,
exhiber, gonzesse, à poil, niquer... Tout ça doit tournicoter,
faire des grumeaux et aboutir sempiternellement à la même
idée. Leur idée unique. Aujourd'hui, pour un
téléphone. Qu'on ne saurait vendre autrement. Ils s'autodénomment
"créatifs" , preuve s'il en fallait que le langage ne
se contente pas de décrire : il interprète, il ment, il
cache. Au bénéfice de l'idéologie
dominante. Les créatifs alimentent
par réflexe le machisme, avec
les redoutables moyens de la publicité. Un exemple de plus,
avec cette publicité Sagem dans Le Monde daté du 17 novembre.
Preuve qu'on peut être un mythique parangon de vertu journalistique,
un phare de la bonne conscience de gauche et un tranquille bénéficiaire
du sexisme ambiant
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Du côté du constructeur, on tente de se défendre : "On n'a pas l'intention de rentrer dans cette polémique", explique la porte-parole de Sagem. "L'objectif est plutôt de changer l'image de Sagem, qui est un peu trop technique. En aucun cas, ce n'est de la provocation ", explique la jeune femme. Avant de finalement concéder que oui, quand même, "c'est un peu provocant". Eric Nunès |
ARTICLES
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Les
articles
et les discussions ci-dessous montrent que la presse a pris en compte
les revendications
du public au travers d'associations militant contre les abus du système publicitaire et en particulier des clichés sexistes qui y sont véhiculés dans une société où l'image a pris une importance majeure. |
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